La Blanquérisation des esprits par Jean-Paul Brighelli

À en croire ses détracteurs, Jean-Michel Blanquer frôle la « fachosphère » — à laquelle j’appartiens moi-même, paraît-il, allégrement : j’y suis en bonne compagnie, Alain Finkielkraut, Michel Onfray ou Régis Debray, tous républicains bon teint mais peu portés au déni, au communautarisme ou au laxisme — indéniables valeurs de gauche depuis deux décennies — y sont également à leur corps défendant.
Blanquer, en réfutant l’action létale des « pédagogistes », en acculant Michel Lusseau, président du Conseil Supérieur des Programmes, à la démission, ou en suggérant que des collégiens n’ont pas besoin en classe d’un téléphone portable, s’est mis à dos tout ce qu’il y a des « progressistes » dans notre beau pays. Que lesdits progressistes aient puissamment contribué à faire descendre l’Education à la française dans les classements internationaux (mais tant que nous sommes toujours légèrement au-dessus de l’Egypte et du Rwanda…) importe peu à ces idéologues. Ils nous ont fait toucher le fond, mais ils creusent encore. Non seulement, d’après la dernière enquête PIRLS, la capacité de lecture de textes narratifs est en baisse, mais celle de textes informatifs (les modes d’emploi d’appareils ménagers, auxquels Philippe Meirieu voulait cantonner les enfants) s’effondre. C’est que si l’on ne demande pas le plus, on ne risque pas d’avoir le moins.
Le Blanquérisme — le mot est apparu vers le mois de septembre, il a été récemment repris par Franz-Olivier Gisbert — est donc avant tout une forme de pragmatisme. Les enfants savent de moins en moins lire ? Peut-être, insinue le ministre, est-il temps de remettre en cause les méthodes d’apprentissage inspirées depuis trente ans par le « départ global » de Roland Goigoux et « l’idéo-visuel » Jean Foucambert, et revenir à l’alpha-syllabique. Une méthode qui a fait ses preuves durant quelques siècles avant que des illuminés la déclarent tricarde — sauf pour leurs enfants, soigneusement mis à l’abri dans d’excellentes écoles privées.
Les élèves savent de moins en moins compter ? Peut-être, suggère le ministre, serait-il temps de remettre en vigueur l’apprentissage des quatre opérations dès le CP, au lieu de les étaler tout au long d’une scolarité qui du coup a abandonné des objectifs plus ambitieux. L’orthographe est un désastre national ? Sans doute, susurre le même, serait-il judicieux de faire une vraie dictée par jour — et pas seulement des « dictées préparées » dont on ne note que les mots étudiés. Et que l’on fait éventuellement refaire, jusqu’à l’écœurement, ce qui motive sûrement les bons élèves : mais qui ose encore être bon élève, ce concept élitiste et anti-démocratique, étant entendu que la démocratie marque la victoire généralisée des médiocres ?
La culture française est oubliée par les grands pédagogues que les médias invitent si volontiers ? Voilà le ministre qui offre les Fables de La Fontaine en cadeau de fin d’études primaires aux élèves de CM2. Et le redoublement — pour ainsi dire interdit depuis quelques années — peut sauver quelques enfants en grande difficulté ? On ouvre la possibilité, on en fait une seconde chance, on parle d’un nouveau départ — tout en le décrétant exceptionnel. Bien joué, même si toutes les solutions n’ont pas été examinées. De malheureux gosses forcés par Najat Vallaud-Belkacem d’aller s’écraser au niveau supérieur auront le temps de reprendre leur souffle.
Ce qui caractérise le mieux l’action du ministre de l’Education, c’est son habileté manœuvrière, sa prudence, sa circonspection — ou, si l’on préfère un jugement plus purement élogieux, sa capacité à avancer masqué. Sa connaissance de la machine Education l’aide certainement pour circonvenir lentement les imbéciles dont les précédents ministres — de Peillon à Vallaud-Belkacem, qui ont recruté dans des forteresses inexpugnables tout ce que leur ignorance de l’Education leur a soufflé de mettre en place — ont gonflé la Machine.
Deux objectifs fondamentaux : contourner les crétins, et faire avancer des idées qu’un impulsif (j’en connais) imposerait en faisant empaler en public les responsables de trente ans de gabegie scolaire. On n’oblige pas les instituteurs à utiliser une méthode d’apprentissage de la lecture et des manuels cohérents. Non : comme les Tontons flingueurs avant le déchaînement, « on ne s’énerve pas, on explique » — et on suggère, avec le ton patelin de ceux qui ont de la poigne dans leur gant de velours — mais qui préfèrent le velours.
Voir ce qui s’est passé pour la prochaine procédure APB, qui décidera de l’orientation des bacheliers en juin et juillet prochains (et je doute que Frédérique Vidal, installée rue Descartes, ait le quart de l’intelligence tacticienne de son homologue de la rue de Grenelle). Le Programme Licence, qui vient de paraître, contourne les gros mots — sélection ou pré-requis. On a choisi ce joli mot d’« attendus », qui veut dire tout et n’importe quoi, et laisse aux universités lasses de gérer des cancres rétifs au travail la possibilité de durcir les critères d’admission.
Blanquer ou les beautés du flou : avant que l’on réalise ce qui se cache dans le brouillard, on est pris dans la nasse. Fini le temps où tel grand fauve de la politique (Dominique de Villepin) lâchait à propos de Nicolas Sarkozy cette poétique promesse : « Je vais le baiser avec du gravier » (à en croire Xavier Durringer et Patrick Rotman, respectivement metteur en scène et scénariste de la Conquête). On fait désormais dans le suave.
Quelques pédagogues ont bien senti les mâchoires du piège, sans parvenir pour le moment à mobiliser ni l’opinion publique (lasse de trente ans de gabegie) ni les syndicats, qui courent après le hochet de PPCR (Parcours Professionnel Carrières et Rémunérations : la nouvelle machine à susciter des espoirs dans une fonction publique réduite depuis des années à la portion congrue — les enseignants français sont trois fois moins payés que leurs collègues luxembourgeois, pour un travail rigoureusement égal en termes d’heures effectives de travail) et ne parviennent pas à mobiliser leurs troupes pour défendre des programmes que tout le monde — y compris dans les rangs du SNES — a condamnés.
Evidemment, le système Blanquer prend du temps. Le choix de la douceur implique de ménager les susceptibilités :
- éviter par exemple de dire à la responsable du SNUIPP, le principal syndicat du Premier Degré, qu’elle est un gros tas d’incompétence et de malhonnêteté, à défendre l’absence d’orthographe de nombre de professeurs des écoles (et de professeurs tout court) sous prétexte que la pédagogie, c’est plus important.
- ne pas contrarier tout de suite les imbéciles qui au Conseil des Programmes ont décidé que désormais, on n’étudierait plus, en Sixième, que la troisième personne du singulier au Passé simple. Qu’on ne parlerait surtout pas de Complément d’Objet Direct (« Mise en évidence des groupes syntaxiques : le sujet de la phrase : un groupe nominal, un pronom, une subordonnée ; le prédicat de la phrase, c’est-à-dire ce qu’on dit du sujet (très souvent un groupe verbal formé du verbe et des compléments du verbe s’il en a) ; le complément de phrase : un groupe nominal, un groupe prépositionnel, un adverbe ou un groupe adverbial, une subordonnée » — c’est pages 116-117 des Programmes cités ci-dessus). À tel point qu’un enseignant d’ESPE, tout fier d’être indégommable parce qu’il est maître de conférences en Didactique du français, interdit aux néo-Certifiés de Lettres de parler de COD — sous peine de ne pas être titularisés : « Nous sommes la loi, les ministres passent, la pédagogie demeure », dit cette dame qui par ailleurs offre aux stagiaires des Powerpoint bourrés de fautes.
- ne pas modifier des concours de recrutement où les sciences de l’éducation se sont taillés la part du lion, de sorte que ces idéologues peuvent pratiquement recaler tout candidat qui ne passe pas sous leurs fourches caudines, quel que soit son niveau disciplinaire.
- suggérer qu’une sortie scolaire emporte avec elle le règlement du collège, et qu’il est donc aberrant d’autoriser, comme l’a fait Mme Vallaud-Belkacem, des mères voilées à escorter les élèves — afin de leur montrer le bon exemple. Il est urgent que le ministre passe très vite un décret réactivant celui de Luc Chatel, qui interdisait ce genre d’entrisme fanatique.
Et j’en passe. La tâche, après tant d’années d’apocalypse, est rude — d’autant que Blanquer marche sur un fil très fin, entre désirs d’amélioration et contraintes budgétaires : dans l’Education comme ailleurs, les comptables de Bercy gardent la haute main, alors qu’il faudrait les envoyer repiquer le riz en Camargue. Le Blanquérisme viendra-t-il à bout des résistances qui s’organisent et qui tentent aujourd’hui de contourner le ministre en offrant des séductions sucrées ? Edouard Philippe, descendu à Marseille pour s’occuper justement d’éducation, a visité deux collèges modèles et un lycée de pointe, où une candidate à The Voice lui a chanté, a cappella, Imagine. Entre le précipice pédago et les hautes falaises de la société du spectacle, que Régis Debray a particulièrement bien analysées en examinant la performance de Macron le Gallo-Ricain lors des obsèques de Jean d’Ormesson, la voie est étroite, et le chemin semé d’embûches.
Jean-Paul Brighelli
http://www.valeursactuelles.com/societe/la-blanquerisation-des-esprits-91979

Commentaires